Moi, l’oie qui fait la loi…
J’aurais pu naître au pays des koalas, brouter la même herbe sèche que les kangourous, côtoyer le diable de Tasmanie d’où proviennent mes ancêtres, mais finalement j’ai percé ma coquille et porté un regard « n’œuf » sur un bout d’Eure et Loire…
Ceux qui connaissent mon cri de cochon, savent aussi à quel point il illustre le caractère aimable de mon espèce, la seule du genre Céréopsis au sein de la grande famille des Ansériformes. Finalement on me dit assez proche du Coscoroba blanc : un cousin à la personnalité perturbée qui n’a jamais vraiment choisi entre le cygne et l’oie…
Mais revenons au plus important : « m’oie » : si tout le monde s’accorde sur l’étrange couleur de mon bec vert anis si caractéristique, les admirateurs eux signalent l’élégance de mes petites chaussures noires (assez peu palmées d’ailleurs, mais comme je vais rarement à l’eau, je ne les abîme pas), surmontées d’une paire de gambettes roses du plus bel effet. En revanche, seuls les connaisseurs, ceux qui prennent vraiment le temps de m’admirer, auront remarqué que la partie sombre des jeunes plumes de mon dos, dessine un petit cœur : c’est tout moi ça !!!
A me voir brouter de l’herbe toute la journée à l’exclusion de tout autre chose, certains qui me croisent (souvent de loin pour épargner leurs mollets des conséquences de mon humeur badine…), m’imaginent bête à manger du foin alors que j’exprime seulement ma territorialité avec clarté, voire accompagnée d’un soupçon de fermeté pour les plus endormis…
Alors c’est vrai, présentée comme ça, je n’attire pas les foules ; ce qui me va très bien. Mais en réalité pour celui qui cherche à me connaître et m’aimer, je lui garantis que derrière ce gros truc gris aux yeux rouges qui fait groink et qui mord (les autres), il y a un petit cœur qui bat pour lui.
D’accord ce n’est pas normal, certes ce n’est pas bien, mais dans ce cas il faut reconsidérer l’élevage d’agrément dans son ensemble pour ce qu’il est aussi : une passion égoïste encadrée par des lois contraignant à des pratiques parfois barbares au rang desquelles l’éjointage figure en bonne place…
Mais je m’égare… Tout au début je vous racontais qu’à défaut d’hémisphère sud, c’est en réalité le sud de la Beauce qui profita de mon délicat gazouillis porcin ; certes, sauf que… je n’étais pas seule. Notre papa d’adoption ne nous a jamais dit si mes frangines et moi étions les terribles monstres qui hantaient ses nuits au point de le rendre éternellement bougon, mais nous lui devons une sociabilité à nulle autre pareille, et rien que pour ça : merci !
Seulement voilà, passés les premiers mois d’insouciance, il a fallu partir… oui mais où ?
Bien souvent dans ce monde qui n’est pas le nôtre nous n’avons pas le choix ; fort heureusement il existe aussi parfois des exceptions scellant l’avenir d’une vie sur un croisement de regards, par-delà les mots que l’on ne comprend pas…
J’ai eu cette chance, ou plutôt je l’ai provoquée en suivant comme une ombre deux jours durant, celle qui deviendra une maman (et à minima un taxi pour la Normandie).
On en pense ce que l’on veut, mais la migration en caisse couchée sur du foin a du bon : ça va vite, ce n’est pas fatiguant, et y’a même la clim : quasiment une vie d’oie en pâte. Bref, à peine le temps de parfumer la voiture, que me voilà déjà arrivée au pays du Livarot ; sauf qu’on ne m’avait pas tout dit…
Ben non : je m’étais rêvée en reine du monde, régnant seule sur de vertes prairies, adulée de tous, mais voilà que je débarque (ou que je décaisse) au milieu d’un parterre bondé, semblable à une aire d’autoroute les jours de grands départs (la queue aux bornes de recharge en moins…).
Si les deux premières années, je me suis accommodée de tant de promiscuité, la puberté frappant à la porte, tout ce monde a fini par me donner des boutons… Finalement, vous dire que ça m’a gonflée est un euphémisme, tout comme a rapidement disparu ma gentillesse naissante, aussi fugace qu’un rayon vert sur l’aiguille d’Etretat. C’est donc en parfait accord avec moi-même et mon patrimoine génétique, que j’ai entrepris de bouffer tout le monde, histoire de me détendre et gagner de la place pour étendre ma serviette…
Fort heureusement pour la sérénité des voisins qui m’encombraient la vue, « maman » a pris une décision fort sage : m’offrir un « patte à terre » rien que pour moi, et pour ne pas que je m’ennuie, elle a aussi soigné l’accueil en le meublant d’un mâle Bernache à cou roux (Coucou !), prénommé ridiculement « Bernachon » (c’est vrai que sa robe est en partie chocolat, mais toute même… ).
Les jours, puis les semaines passent, et aussi les mois : tout va bien, maman passe me voir tous les jours, et bien plus rarement aussi : un gros bonhomme.
Bernachon me fait courir : il est petit mais c’est lui qui fait la loi, alors ça ne me plaît pas trop (c’est qui la patronne ?), finalement ça finit par se voir alors « maman » le renvoie sur l’aire d’autoroute avec tous les autres : me voici enfin tranquille !
Tranquille oui, mais je me fais suer comme un rat mort (à contrario de ceux que je vois courir le soir, et qui me semblent eux, bien s’amuser).
Heureusement « maman » qui veille au grain se rend bien compte de la situation, alors pour ne pas que je reste seule, elle décide de me libérer la journée. Ainsi, je me ballade où je veux près de la maison, sans être enquiquinée par les beaufs de l’autoroute ; accompagnée parfois de Bernachon, histoire que je fasse un peu de sport.
Sur ce qui devient peu à peu mon territoire, je vois du monde… Au portail tout d’abord : les promeneurs s’arrêtent et s’étonnent de la couleur de mon bec, ou cherchent désespérément un goret après avoir entendu mon cri. Certains sont sympas : ils me caressent à travers les barreaux du portail.
Sur mon nouveau domaine, il y une sorte de poulailler géant : j’ai compris que le gros Monsieur y habite avec « maman ». Désormais, je le vois plus souvent : en fait il est sympa lui aussi ; alors je frappe au carreau pour qu’on me remarque, ou bien j’attends sagement à l’entrée (en minant scrupuleusement le paillasson ou le tapis…).
Certes l’hiver on se croise moins, mais j’arrive malgré tout à me faufiler dans son atelier, histoire de vérifier que le gros Monsieur est bien là et qu’il travaille proprement. Quand je ne le vois pas mais qu’un bruit inconnu me surprend, je fonce le voir fissa en grognant, les ailes écartées (j’avoue que ça produit toujours son petit effet…) : Inquiète de nature, j’ai toujours peur qu’il se fasse attaquer par une pince ou un tournevis. Evidemment c’est à chaque fois une fausse alerte, mais chut ! c’est avant-tout une excuse pour aller voir que personne ne l’embête ou ne lui fait du mal.
Dès le printemps c’est la fête : le gros Monsieur est souvent dehors pour jardiner : curieuse comme pas une, je ne peux m’empêcher d’être à proximité histoire aussi d’être sûre qu’il ne s’envole pas sans me prévenir… Il est aussi un peu long à la détente, alors pour qu’il comprenne que je veux une gratouille (je reste raisonnable et pudique), j’arrive en douce par derrière et lui pince doucement les chaussettes ou les mollets : quand il se retourne je me couche et je me laisse caresser. En fait, je l’aime bien ce gros.
Finalement je crois que je suis amoureuse du gros Monsieur (heureusement qu’il ne fait pas dans l’anthropomorphisme et qu’il sait se tenir…). Toutefois je sens bien qu’il est lui aussi content de me voir, notamment le matin en sortant de mon parc quand je cours vers lui en grognant et les plumes gonflées pour le saluer de mon cou avec révérence.
L’été c’est top : quand le gros Monsieur est dans sa cage et que maman a oublié de fermer une porte, je rentre pour savoir s’il est là. Bien souvent il dort sur le canapé, alors je lui donne des petits coups de bec : j’adore ses grimaces quand il se réveille.
Jamais personne ne m’a expliqué ce que pouvait être une oie heureuse, ni même ce qu’aurait dû être ma vie dans la nature, mais celle que j’ai me convient. Je suis sûre que « maman » et le gros Monsieur apprécient ma compagnie et prendront soin de moi. D’ailleurs cette année pour les remercier, je leur ai offert 3 œufs ; mes tout premiers…
Ah au fait, j’ai oublié le plus important : moi c’est Joséphine, mais les gens bien peuvent dire Jojo ; seuls les intimes m’appellent Groink-groink…