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Il ne faut pas juger le passé avec les critères d'aujourd'hui. Roger Baillon était transporteur routier dans les années soixante, il était à la tête d'une entreprise florissante composée d'une importante cavalerie de camions.
Collectionneur avant même les frères Schlumpf, il écuma la France entière, accumulant environ 120 voitures, dont pas mal de Bugatti. A l'époque même si certaines avaient déjà une certaine "côte", leur valeur vénale absolue était très faible. Baillon comptait rapidement ouvrir un musée pour exposer ses plus belles pièces restaurées. Dépassé par l'ampleur que la collection prenait, occupé par ses activités professionnelles très prenantes, Baillon était confronté à un problème de place, il fallut trouver une solution d'urgence pour mettre les voiture à l'abri provisoirement. La solution retenue fut d'agrandir de bric et de broc les bâtiments des communs situés sur la propriété familliale.
Là, au début des années 70, le plus gros client qui assurait une part non négligeable du chiffre d'affaires change de crémerie, pis au même moment le fisc s'intéresse à l'affaire Baillon et lui inflige un sévère redressement.
Au bord du gouffre et la mort dans l'âme Roger Baillon tente de négocier avec l'état pour lui faire comprendre la valeur patrimoniale en devenir unique et inestimable de ce qu'il a accumulé et propose de faire don à l'état de ses plus belles pièces pour apurer ses dettes. L'administration fiscale ne l'entend bien sur pas de cette oreille, elle ne considère la collection que comme de vieilles ferrailles et veut du sonnant et du trébuchant.
Inconsolable, Roger Baillon est acculé à se séparer des plus belles pièces, une cinquantaine, dont quasiment toutes les Bugatti. Les côtes commencent à frémir voire à décoller à cette époque, certaines voitures sont achetées par les frères Schlumpf, Roger Baillon sait très bien qu'il ne pourra désormais plus jamais les racheter, l'œuvre d'une partie de sa vie ainsi que son rêve de petit garçon est réduit à néant. Il en conçoit à l'égard de l'état français un incommensurable dégout et une haine tenace, ce qui se comprend aisément.
La décision est prise de laisser s'endormir le reste de la collection et de laisser le temps faire son œuvre. Baillon assiste autant fielleux que goguenard à l'explosion du phénomène de la voiture de collection dans les années qui vont suivre. Il prend un plaisir sardonique certain à voir des cohortes de collectionneurs et négociants en tous genres, parfois des margoulins aux dent longues n'y connaissant strictement rien en histoire automobile et uniquement motivés par l'appât du gain, chercher avec frénésie et incompréhension des éléphants blancs ou des moutons à cinq pattes en sommeil dans son cheptel momifié. Ordre est donné de ne jamais dispersé le parc de son vivant quoi qu'il arrive et même le plus tard possible. C'est qu'entre temps la somme d'argent représentée par les "ferrailles" endormies sous les hangars de bric et de broc a été multiplié par mille ou plus, rapporté à l'époque des jeans pattes d'éléphants, des R5 oranges, des 2 CV vert pomme à phares rectangulaires et du triomphe de "Cloclo"... Amère mais juste revanche...
Il sera intéressant de suivre le résultat de la vente, même si certains véhicules qui la composent ne peuvent que nous faire rêver nous autres hommes du commun. A lui seul le spyder california 250 SWB, certes pièce maitresse du lot, est estimé à un prix d'adjudication stué entre 9 500 000 et 12 000 000 d'euros, et vu son caractère unique et réellement exceptionnel il ne serait pas étonnant qu'il crève ce plafond.
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